Jamais le paddock n’a été aussi ouvert. Pour le prix d’un aller simple Beauvais-Amiens en TER, chacun peut désormais s’asseoir dans le baquet de la machine la plus puissante jamais conçue par l’esprit humain, l’Intelligence Artificielle. Le grand frisson d’une F1 pour monsieur Tout-le-Monde ? Magique ! À quelques limites près.
La métaphore n’a rien d’exagéré. L’intelligence artificielle générative progresse à une allure qui ferait pâlir les motoristes de Maranello : chaque saison apporte son nouveau modèle, plus rapide, plus fin, plus endurant, et le chrono de l’année précédente paraît déjà anecdotique. Technologie inégalée, ingénierie démesurée, budgets astronomiques. Tout y est. À un détail près, et il est de taille en ces temps où la misère nous guette : la F1 de l’IA ne coûte pas des centaines de millions. Elle s’offre à tous, sur abonnement (voire gratuitement), sans passer par la case « réservé aux élites ». Alors, tout le monde monte à bord. Le stagiaire, le directeur financier, mon cousin qui « fait du digital » et le pédégé lui-même (qui n’attendait que ça). Contact. Pied au plancher.
Le syndrome de Phaéton
Les Grecs ont déjà raconté la suite. Phaéton, fils d’Hélios, obtient de son père le droit de conduire le char du Soleil pour une journée. Personne ne lui interdit rien : l’attelage est là, les chevaux piaffent, la route du ciel est dégagée. On connaît le résultat. Incapable de tenir des bêtes trop puissantes pour ses bras de novice, il embrase la Terre avant que Zeus, excédé, ne le foudroie. Moralité : l’accès n’a jamais fait la maîtrise. Aujourd’hui, on ne carbonise plus la planète (quoique… mais c’est une autre histoire), on se contente de produire au kilomètre des textes creux, des moutons à cinq pattes réalistes, des analyses fausses, mais affirmées avec aplomb. On finit dans le bac à graviers au premier virage, persuadé d’avoir battu le record du tour et de n’être pas si loin d’un prix Nobel quelconque. C’est comme ça.
Sauf que...
Sauf qu’un pilote de F1 n’est pas seulement un conducteur qui roule plus vite que les autres. C’est quelqu’un qui sait où il va avant de démarrer, qui connaît chaque courbe du circuit, qui sent quand la gomme lâche et qui lit la télémétrie comme d’autres lisent l’horoscope. Surtout, il n’est jamais seul : derrière lui, une écurie, des ingénieurs, un stand qui discute, contredit, ajuste. La puissance ne vaut que par l’intelligence de ceux qui l’encadrent. Transposons. Obtenir le meilleur d’une IA suppose de savoir formuler une intention — ce que nous appelons, dans notre jargon, un brief —, de maîtriser le sujet pour repérer l’erreur plausible, d’avoir une vision et de savoir l’exprimer, d’exercer ce vieux réflexe critique que les Lumières nous ont légué et que la vitesse tend à nous faire oublier. Bref, il faut posséder un métier. Facile à utiliser ne veut pas dire simple à piloter.
Qui tient le volant ?
Notre position, chez Spiraltis, est sans appel : cessons de confondre l’outil et le talent, confions le volant à ceux qui connaissent le circuit, et arrêtons de lâcher sur la piste des béotiens avec une tape amicale et encourageante dans le dos. Nous savons trop qu’un message mal réglé sort de la route aussi sûrement qu’une monoplace mal équilibrée. Notre responsabilité est précisément là : donner du sens à la puissance, du cap à la vitesse, de la rigueur à la facilité. L’IA est une F1. Tout le monde peut la conduire. Peu savent la piloter .
Denis Allard,
Cofondateur de l’agence Spiraltis